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Lundi 29 juin 2009

Il y a seulement quelques jours, j'ai été littéralement convoquée par un propriétaire, dans le but avoué de faire le point sur son dossier de vente en cours, concernant une spacieuse maison de ville années 1930, entièrement restaurée par ses soins professionnels. Le lieu de rendez-vous ne m'a pas étonnée car chaque rencontre, avec ce client, un peu particulier, s'est déroulé au même endroit, véritable emblème historique de la ville rose : le café Florida, place du capitole.

 

Toulouse est une ville qui change constamment et que je connais bien pour y avoir vécu plus de 5 ans durant mes études. J'apprécie toujours autant cette capitale régionale, même si je m'y rends moins régulièrement depuis que je travaille en dehors de son agglomération. C'est donc avec plaisir que je me rendis, en ce jour ensoleillé, au Florida pour un entretien que j'appréhendais légèrement tout de même, en raison du personnage que je m'apprêtais à rencontrer, à nouveau, après plusieurs mois de tentatives de vente infructueuses.

 

Garée sans encombre place du Capitole, j'émergeais de la pénombre du parking souterrain pour retrouver l'air libre et la lumière de la rue, parcourue par d'innombrables passants. Eblouie soudainement par le soleil Toulousain, je crus distinguer, attablé à la terrasse du Florida, la silhouette caractéristique de mon client : vêtu de blanc de la tête aux pieds, comme s'il s'apprêtait à se rendre à une fête tropézienne, mon interlocuteur m'attendait en fumant cigarette sur cigarette. Lunettes de soleil, look « aviateur », cheveux noirs bouclés et gominés aux épaules, teint hâlé, sourire ayant bénéficié des dernières techniques de blanchiment, le propriétaire qui s'apprêtait à me questionner sur mes méthodes de vente, respirait l'assurance, un brin « surjouée ».

  • - Ah, Ninon. Comment allez-vous? (Mon client se lève et me claque une bise sonore, alors que je ne le connais pas plus que cela...)
  • - Bien, je vous remercie, David. (Il n'y a pas de raison que je ne l'appelle pas à mon tour par son prénom. Règle n°1: Ne jamais laisser un client prendre le dessus!)
  • - Je suis ravi de vous voir, Ninon.
  • - Mais moi aussi, David (sic).
  • - Bien... Alors, comment vont les affaires en France?
  • - En France, je ne peux pas dire avec précision. En revanche, dans le Sud-Ouest, les agences ressentent un ralentissement confirmé, à la fois du volume des transactions, et des prix.
  • - Ah bon? Je suis décidément complètement déconnecté du microcosme Français. Vous savez certainement, Ninon, que mes affaires me conduisent régulièrement en Afrique ? Je ne réside plus que quelques jours par mois en France. Je suis à présent chargé par le dirigeant d'un pays africain de réaliser des complexes hôteliers de dimensions pharaoniques. En France, pour changer les Velux sur une maison bourgeoise, vous devez consulter les bâtiments de France! En Afrique, on vous confie une valise remplie de billets et on vous dit «Tiens, construis-moi un pont! Je te donne 200 ouvriers pour le réaliser en 3 mois». Là-bas, tout est rapide. Les gens travaillent jour et nuit, pour quelques euros. Les architectes de talent, à mon image, disposent de moyens colossaux et d'un confort de vie exemplaire. Bref, vous l'aurez compris, pour moi, la France, c'est fini! Le pays d'arriérés, c'est ici, il ne faut pas s'y tromper! L'Afrique, c'est l'Avenir, avec un grand A!
  • - Ah?
  • - Oui! Donc, je dois liquider rapidement ce qui me reste, ici. A part les maisons que j'ai restaurées, d'ailleurs, plus rien ne me retient.
  • - Mais Sophie apprécie-t-elle l'Afrique?
  • - Ah, Ninon...Je viens de vivre une passe difficile. Sophie et moi avons divorcé. Elle me réclame sans vergogne la moitié de la maison que j'ai restaurée de mes mains, alors que je l'ai entretenue, cette garce, pendant une décennie. Sophie, elle n'a jamais travaillé! Le mot «travail», elle ne sait pas ce que cela veut dire. Elle ne comprenait pas la passion que je mettais dans mes chantiers. Elle vivait comme une reine, Sophie, à mes côtés! Imaginez son train de vie: je gagne plus de 100000 euros par mois, et je fais des chèques énormes à l'état français. Sophie et le Fisc, tout le monde en a profité! Et puis, bon, un beau jour, elle me jette à la figure, comme ça, qu'elle cherche dorénavant un homme spirituel, impliqué dans la vie de famille, qu'elle en a marre de mes absences et de mes projets d'hôtels en Afrique...Je dois aussi vous avouer qu'elle a trouvé un SMS de ma secrétaire qui ne lui a pas plu du tout. Ce n'est tout de même pas ma faute si Emilie devait m'accompagner sur tous mes déplacements afin de faciliter mon travail en Afrique. Vous savez ce que c'est, Ninon... En voyage, on se sent souvent seul...Enfin! J'ai réussi ma vie, je roule sur l'or. Je n'ai plus besoin d'argent. L'argent, je m'en fous, à présent. Je veux quitter définitivement la France! C'est tout.
  • - Certainement, David...Vous souhaitez, si je comprends bien, accélérer votre vente?
  • - Oui! Alors? Vous avez des acheteurs pour moi? Ninon, vous avez de la chance de détenir un mandat de vente pour ma maison, qui est si extraordinaire, je ne sais pas si vous en avez conscience! C'est tout de même une pièce unique, une œuvre d'art! Cette maison concentre, à elle toute seule, les dernières tendances en matière d'architecture intérieure!
  • - Vous savez, David. La maison est tout à fait classique en apparence extérieure, mais très, disons «avant-gardiste» à l'intérieur. Ce n'est pas le produit le plus facile à vendre que j'ai dans mon agence! Et puis, je vous l'ai déjà dit, le prix est excessif.
  • - Vous plaisantez, j'espère. Cette maison est donnée pour un million d'euros!
  • - Mon avis est qu'elle ne vaut que 750000 au maximum, à présent.
  • - Il n'est pas question de baisser le prix. Ou alors, je conserve ma part prévisionnelle de 500000 euros et Sophie accepte de ne recevoir que 250000 euros. Dans ces conditions, alors, oui, il est possible de modifier le prix de vente. Tenez, je vous donne le numéro de téléphone de Sophie. Voyez avec elle.
  • - David, ce n'est pas à moi de l'appeler. Je ne me vois pas lui demander de baisser la part qu'elle vous réclame suite à votre divorce.
  • - Ninon, vous aurez plus de chances que moi de la convaincre. Elle ne veut plus me parler, alors qu'elle acceptera de discuter avec vous. Elle vous aime bien.
  • - C'est non. Ce n'est pas mon rôle.
  • - Bon, alors, la maison reste affichée au prix d'un million d'euros. Je ne vois pas d'autre issue.
  • - David, je croyais que vous n'aviez pas besoin d'argent, que vous «rouliez sur l'or»? Pourquoi ne pas baisser le prix pour vous laisser une chance de vendre et de tourner la page?
  • - Je suis peut-être riche à présent mais je ne veux pas offrir un euro de plus à Sophie. Elle m'a déjà assez tondu!
  • - David, la paix n'a pas de prix, ni la liberté, d'ailleurs, que vous pourrez retrouver dès que vous aurez vendu. Et puis, cela doit vous coûter cher, une telle maison inoccupée depuis plusieurs mois.
  • - Je ne vous le fais pas dire, Ninon. J'en ai marre de payer. Tout le monde me prend pour une vache à lait! Je ne veux plus débourser quoique ce soit.

 

Je ne pensais pas que mon interlocuteur appliquerait immédiatement, à la lettre, sa décision! Lorsque le serveur du Florida déposa discrètement sa note, mon brillant architecte, tellement talentueux et « roulant sur l'or », m'expliqua spontanément que son whisky avait déjà été comptabilisé sur son ardoise personnelle, et ce, avant mon arrivée. En revanche, mon Schweppes ne semblait pas avoir la même destinée...Je compris à cette allusion que j'avais intérêt à me rendre au comptoir pour régler ma consommation afin de ne pas partir sans payer. Décidément, certaines personnes peuvent jouer au Monopoly en Afrique mais manquer de galanterie envers les dames.


EPILOGUE
Convaincue que je ne parviendrai pas à convaincre mon client de revoir ses prétentions à la baisse, et désireuse de prendre mes distances envers ce cas de divorce houleux, j'ai alors expliqué qu'il valait mieux, dans ces conditions, que notre architecte fasse l'honneur, de confier sa vente, à l'avenir, à une autre agence, prête elle, à accepter la prix faramineux du million d'euros. En période de ventes parcimonieuses, je n'ai plus de temps à perdre avec certains vendeurs mégalomanes et certainement mythomanes.

Par Ninon Ingrid - Publié dans : Les différents acteurs du marché immobilier - Communauté : Si mon travail t'était "conté"
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