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Vendredi 3 juillet 2009

Beaucoup d'entre vous seront sceptiques à la lecture de l'histoire qui va suivre, surtout dans le contexte d'un blog, où chaque lecteur tente de distinguer le vrai du faux : est-ce véridique ? Peut-on rencontrer dans la « vraie » vie des personnes aussi « perturbées » que celle décrite dans l'anecdote suivante ? Décidément, les « aventures » semblent se suivre à une cadence infernale, dans la vie d'un agent immobilier ? Cette succession n'est-elle pas suspecte ?

 

Bien sûr, je n'ai que ma bonne foi pour vous assurer de l'exacte réalité des faits. J'ai d'autant plus conscience du scepticisme des lecteurs qu'il est parfaitement normal de développer une telle attitude sur le web. En effet, ma parole ne m'engage que peu, finalement, en raison de mon anonymat. Mais les personnes concernées par le récit peuvent tout de même facilement s'identifier car elles se reconnaîtront aisément si elles lisent ces lignes. Alors, le challenge est de relater l'exacte réalité des faits sans trop en dire pour éviter des identifications trop évidentes.

 

Ainsi, quelques détails ont été modifiés dans l'histoire ci-dessous, mais la trame reste exacte. Les faits sont récents et remontent à 3 jours seulement.

 

Mon agence reçoit, vendredi dernier, une offre d'achat (au départ assez basse, puis revue à la hausse en deuxième temps)  au sujet d'une maison ancienne proche de Toulouse.  La candidate à l'acquisition est une dame veuve, assez jeune, mère de 4 enfants. Cette dernière se montre très emballée par la maison. Elle insiste pour réaliser plusieurs visites (4 au total, chacune d'une durée prolongée) dont 2 avec des professionnels du bâtiment et une architecte intérieure. L'offre d'achat réalisée a, de plus, le mérite d'être sans emprunt. En effet, le mari décédé a laissé à priori un intéressant pécule à notre veuve, qui peut à présent acquérir une belle habitation sans s'endetter. Ses précédentes acquisitions depuis son jeune age, avec l'aide de ses parents, lui ont permis, de plus, de se faire aujourd'hui un « petit plaisir » avec cette spacieuse maison.

 

La problématique concerne la vérification de la solvabilité. Cette dernière est en effet difficilement appréhendable car aucun banquier n'est consulté, comme c'est le cas dans cette affaire, pour l'obtention d'un prêt. De plus, le conseiller attitré de la dame ne souhaite pas donner d'information sur le niveau de « cash » disponible sur le compte de sa cliente. Il m'assure en revanche qu'elle a bien été veuve récemment. Il ne peut (ni ne veut) communiquer sur le montant disponible immédiatement, et raccroche, rapidement, décidément peu désireux (gêné ?) de donner des détails.

 

En cas d'absence de condition suspensive relative à l'obtention d'un prêt (comme c'est le cas ici), lorsque l'acquéreur déclare acheter « cash », la période d'incertitude pour les propriétaires est seulement de 7 jours. Après cette période de rétractation légale, l'acquéreur perd les 10% versés s'il se dédie. Ainsi, Les acheteurs réfléchissent généralement à deux fois avant de signer ce type de compromis, sans condition suspensive relative aux prêts. Informés des conditions par le notaire, les propriétaires, en raison des modalités de financement rassurantes de la cliente, acceptent de contractualiser rapidement, même si les vérifications de solvabilité, par mes soins, n'ont pas abouties. Une signature de compromis est donc prévue pour Mardi 30. Les expertises techniques sont commandées.

 

 

En revanche, je ressens, à chaque visite, le réel enthousiasme de la dame pour la maison convoitée. Tout lui plaît : bien sûr, elle modifiera certaines dispositions de pièces mais  l'ensemble de l'habitation la séduit particulièrement, ainsi que le jardin orné d'arbres centenaires. L'acquéreuse s'imagine vivre dans chaque pièce. Elle demande si elle peut photographier toutes les pièces une à une afin de réfléchir aux meubles qu'elle veut placer. De plus, elle semble soucieuse de connaître l'avis de ses parents, qui bien qu'âgés, la soutiennent particulièrement depuis son veuvage. Elle désire donc leur envoyer par mail, préalablement à toute signature, les photos prises pour obtenir un consentement à distance.

 

 

Suite à l'acceptation de l'offre par les propriétaires (grâce à une négociation musclée accomplie par mes soins), l'acquéreuse relance même mon agence par mail le samedi matin, car elle s'étonne de ne pas avoir reçu les dernières factures énergétiques, les renseignements financiers (taxes foncières...), le détail des surfaces, ainsi que les plans. En effet, le scanner de l'agence est panne depuis quelques jours. Le mail attendu par la cliente n'a donc pas été envoyé dans les temps. La décision est donc prise : un de nos collaborateurs se rendra chez elle (aller-retour 40 kms !) le samedi soir vers 20h, après les visites, pour lui déposer les photocopies des documents demandés dans sa boîte aux lettres.  Je suis d'ailleurs bien contente d'avoir pris la décision d'envoyer quelqu'un  à son domicile, car sans attendre 19h30, mon portable commence à sonner : la cliente s'impatiente : « Où sont donc les documents demandés ? L'architecte d'intérieur les a réclamés ! ».

 

Bref, la vente s'annonce plutôt classique, l'acquéreuse semble motivée (c'est le moins qu'on puisse dire), les propriétaires sont contents, les expertises sont en cours, le RDV de signature chez notaire est fixé. Nous voilà placés dans le cadre familier d'une vente « classique ».

 

Lundi, les expertises confirment le bon état général de la maison. Nous informons la cliente des résultats, elle se réjouit qu'ils soient si bons. Elle me dit en riant « J'ai déjà acheté tout le mobilier de jardin pour ma future maison. Vivement Mardi soir, que ce soit signé ! Je n'aimerais pas que le propriétaire change à présent d'avis sur mon offre, alors que je m'imagine déjà y vivre et que mes parents ont adoré les photos !.. ». Je la rassure en lui certifiant que notre agence ne pratique pas de système de surenchère entre les clients. La maison ne lui échappera pas, à présent. Il suffit de signer afin de contractualiser la transaction, mais, à mes yeux, ce dernier point reste (encore) une formalité, le plus difficile (la négociation) étant accompli.

 

La journée du Mardi se déroule calmement en attendant la signature du compromis de fin de soirée. Je m'apprête à quitter l'agence pour me rendre au rendez-vous, fixé à l'étude notariale,  lorsque je vois débarquer, affolée, la cliente. Des sacs « soldes » colorés, pendus à ses deux bras façon « Pretty Woman », indiquent que cette dernière rentre d'une séance de shopping assidue. Elle m'annonce alors le caractère de sa détresse : elle ne pourra pas se rendre à la signature car elle vient d'apprendre par un coup de téléphone que son fils vient juste d'avoir un accident de voiture. Il était passager, assis à côté d'un copain conducteur plus âgé, lorsque la voiture est sortie de la route. Apparemment, le jeune homme a été transporté à l'hôpital pour des examens car il souffrirait d'un  traumatisme crânien. Elle n'a pas d'autre choix que de courir aux urgences, car comme l'adolescent est encore mineur, la signature du représentant légal est exigée par les médecins. Mi-figue, mi-raisin, je lui assure donc que je comprends son « apparente » angoisse de mère et lui propose de repousser la signature à un autre jour : « Pas question », me dit-elle : « Je ne veux pas perdre de temps. N'est-il pas possible de demander aux vendeurs de signer ce soir, comme prévu, puis je passerai demain à 10h signer à mon tour le compromis ! ». Malgré le caractère démesuré  de « l'excuse »,  cette réaction spontanée me rassure, car la cliente semble toujours aussi désireuse de contractualiser : elle aurait tout simplement pu se contenter de remettre la signature à la saint Glinglin !   

 

Je téléphone alors au notaire qui ne voit pas d'inconvénient dans cette formule en « deux-temps ». Je me rends donc à l'étude, comme prévu, et participe à la séance en présence des vendeurs, qui signent, de bon cœur, inquiets tout de même de savoir un jeune homme, déjà orphelin de père, hospitalisé pour un traumatisme crânien, assez sérieux, une heure plus tôt ! 

 

Le lendemain, le notaire me confirme que l'acquéreuse a laissé un message pour certifier sa présence à 10h en vue de ratifier les documents, avalisés la veille par les vendeurs. Je me rends donc à cette deuxième séance de signature. Arrivée avec cinq minutes de retard, je m'émeus de me retrouver pourtant seule avec le notaire dans son bureau. Nous commençons à bavarder. Le temps Passe. 10h25. La cliente n'est toujours pas là. Le notaire, agacé, décide de téléphoner pour prendre des nouvelles et tombe sur la boîte vocale de l'acquéreuse. Plusieurs messages plus tard, je reçois un SMS sur mon portable : « Je ne peux pas parler à voix haute cause médecins dans la pièce. Mon fils doit rester en observation. Ai dormi à l'hôpital. Suis inquiète. Peut-on repousser le rendez-vous à 17h30 ce soir ? Encore désolée. Merci ». Le notaire, décidément bien arrangeant, décale un rendez-vous pour se libérer sur le créneau, plus tardif, demandé par la cliente. Il demande à son secrétariat de confirmer l'heure, de ce troisième rendez-vous, par un SMS, à l'acheteuse.

 

Sortie de l'étude notariale, mes soupçons initiaux sont confortés. Je sais, instinctivement, suite à cette deuxième absence, qu'il existe 90% de chances que l'excuse de la cliente soit fictive. Je me décide donc à téléphoner à tous les hôpitaux et cliniques à un rayon de 30 kms à la ronde. Mon pressentiment se confirme : aucun enfant correspondant à l'état civil n'a été admis aux urgences hier. J'appelle une de mes vieilles connaissances pour vérifier le fichier national des interdictions bancaires et incidents de paiement. Je découvre alors un historique long comme le bras : en 2008, la cliente a connu d'importantes difficultés financières, même si elle n'a jamais été interdite bancaire.  

 

Dans l'après-midi, le secrétariat de l'étude me confirme que notre « Arlésienne » a téléphoné pour expliquer que son fils était sorti finalement de l'hôpital et qu'elle viendrait sans problème à 17h30, comme convenu. N'y croyant plus, je me rends tout de même, résignée, pour la troisième fois, en deux jours, à la même étude pour attendre la même cliente. 18h : toujours pas là.

 

Enervée, j'essaie de la joindre à plusieurs reprises sur son portable : boîte vocale direct. Je me décide alors à me rendre chez elle (40 kms aller-retour). Stupeur, à l'arrivée,  je la découvre allongée sur sa chaise longue dans le jardin, en train de prendre un bain de soleil. La discussion tourne alors au dialogue de sourd :

  • - Mme X. Que faites-vous là?
  • - Ah, bonjour, Mme Ingrid. Je profite un peu de mon jardin avant de le quitter et d'aménager dans ma future maison.
  • - Est-ce que vous savez que vous nous avez posé trois lapins consécutifs chez le notaire et que ce soir, nous vous avons encore attendue plus d'une demi-heure?
  • - Comment? La signature n'est pas prévue demain matin?
  • - Non, Mme X! La signature était déjà prévue hier soir, puis ce matin, puis ce soir à 17h30. Le notaire vous a d'ailleurs confirmé l'horaire de ce 3ème RDV par SMS.
  • - Mais pas du tout. Je ne l'ai pas reçu, ce SMS. Pour moi, je devais venir demain matin, pas ce soir. Je suis embêtée. Vous croyez que je vais perdre la maison?
  • - Ecoutez, le notaire est encore à l'étude jusqu'à 20h. Si vous souhaitez signer, il est encore temps. Rhabillez-vous. Je vous y accompagne.
  • - Mais qu'est-ce que je vais faire de mes 4 enfants? Je ne peux pas les laisser seuls à la maison. Demain, ils seront gardés. Je préfère, comme convenu, me rendre chez le notaire demain matin. Ainsi, je ne les aurais pas dans les pattes. C'est quand mieux de ne pas avoir les enfants lorsqu'on se rend chez un notaire!
  • - Mme X. Pourquoi ne me dites-vous pas que vous ne souhaitez pas acheter la maison? Je peux tout entendre. Il suffit d'être honnête avec moi et j'expliquerai que vous avez changé d'avis aux propriétaires et au notaire.
  • - Mme Ingrid. Pas du tout. Je tiens énormément à cette maison. Je compte l'acheter. J'ai commandé la cuisine et le mobilier de jardin. Il me la faut! C'est un malentendu, c'est tout. Demain à la première heure, j'irai signer chez le notaire. Je le jure sur la tête de mes enfants.

Sur ces mots, je vois arriver un jeune homme, en moto, que je reconnais immédiatement : il est bien le fils miraculé, fraîchement sorti de l'hôpital. Une fois décasqué, je m'aperçois qu'aucune marque ne vient, sur son visage ou son crâne, accréditer la thèse de l'accident de voiture de la veille.

  • - Bonjour, jeune Homme. Vous allez bien?
  • - Oui, Madame.
  • - Vous n'avez pas de problème d'équilibre pour conduire votre moto, suite à votre traumatisme crânier?
  • - ... (silence gêné). Le jeune homme me regarde, puis regarde sa mère, sans comprendre.
  • - J'espère que vous n'avez pas mal à la tête? insistai-je
  • - Euh, non, pourquoi?
  • - Vous direz à votre mère qu'elle cesse de jurer sur la tête de ses enfants car je crains que cela ne vous porte préjudice, à la longue.

 

Je suis partie, sans me retourner, emplie d'une profonde incompréhension. J'ai alors entendu, la cliente, me crier, alors que je m'éloignais : « Mme Ingrid, ne vous inquiétez pas ! J'irai signer demain. Je la veux vraiment, cette maison ! C'est la maison de mes rêves! ». 
 

Réaliser 4 visites, faire travailler plusieurs corps de métier (maçon, charpentiers, architecte d'intérieur, agents immobiliers, notaire, diagnostiqueurs techniques), prendre des photos de la maison sous toutes les coutures, accepter des rendez-vous de signature, affirmer disposer d'une grosse somme en cash (et donc refuser toute clause suspensive de prêt dans le compromis), inventer un grave accident de voiture pour son fils, et j'en passe, ... me semblent relever du déséquilibre mental. Ou (l'idée ne m'était pas venue à l'esprit) ma cliente n'était tout simplement pas de la même planète que moi, car elle ne semblait méconnaîtres les valeurs humaines fondamentales: la droiture, le respect d'autrui, le courage, etc.... Je venais donc de recontrer une extra-terrestre? Je ne voyais pas d'autres explications.

 

Il m'était, bien sûr, arrivé de travailler pour un acquéreur insolvable qui se désistait, ayant appris son refus de prêt. Certaines personnes changent finalement d'avis, entre une offre d'achat et un compromis. D'autres clients ont le mauvais goût de décéder alors qu'ils devaient finaliser leur achat deux jours après...Bref, j'en ai vu des vertes et des pas mûres. Mais jamais aucun client n'avait tenu, en ma présence, une même version basée sur le mensonge, pendant quasiment une semaine, sans accepter d'admettre, placé devant l'évidence, que la maison n'avait été qu'une douce illusion.

 

Le notaire attend toujours la cliente à l'heure qu'il est. Elle n'est bien sûr pas passée à l'étude le lendemain, malgré la promesse faite sur la tête de sa progéniture !

Par Ninon Ingrid - Publié dans : Les clients, des sacrés filous! - Communauté : Immobilier
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